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[2017] Une langue rare ? Enquête pluridisciplinaire sur l'enseignement et les usages de l'arabe à l’école

Coordinatrice : Cécile Van den Avenne (MCF-HDR, UMR ICAR) ;

Patricia Lambert (PU en sciences du langage), ENS de Lyon ; Véronique Traverso (DR sciences du langage CNRS) ; Frédéric Abecassis (MCF en histoire contemporaine), ENS de Lyon ; Hélène Buisson-Fenet (CR sociologie CNRS) ; Joseph Dichy (PU, Langues Etrangères Appliquées), Lyon 2 ; Nathalie Blanc (MCF en Sciences de l'Education); Rachida Dumas (Inspectrice Pédagogique Régionale-inspectrice d'académie) ; Victor Corona (post doctorant en sciences du langage, CNRS Labex Aslan) ; Nisrine Baddour (doctorante sciences du langage)

 

Alors même que l'arabe est l’une des langues vivantes les plus pratiquées en France, les politiques éducatives n’ont, jusqu'à maintenant, que très peu promu son enseignement. Le statut scolaire de l’arabe demeure ainsi paradoxalement celui d’une langue dite « rare », voire « entravée » (Jeqham 2004). Et dans bien d'autres contextes (notamment institutionnels), elle est une langue « invisible ». Partant de cette constatation, le but de ce projet émergent est de constituer un réseau local et pluridisciplinaire de chercheurs, pour entreprendre une enquête collective sur l’enseignement et les usages de l’arabe dans l’espace scolaire.

Les programmes scolaires incluent l’enseignement de l’arabe parmi les « langues vivantes », mais depuis plusieurs années cet enseignement se heurte à une série d’obstacles (Yahya, 2010). L’arabe maghrébin, classé parmi les « langues de France » dans le rapport Cerquiglini (1999), n’est pas enseigné dans l’enseignement primaire et secondaire. Il n’est aujourd’hui enseigné que dans l’enseignement supérieur et dans des associations. En 2001, a été modifiée l’épreuve facultative d’arabe « dialectal » au baccalauréat. Cette épreuve, orale jusqu’en 1994, écrite à partir de 1995 concernait également 27 autres langues « ne faisant pas l’objet d’un enseignement », et avait été confiée à l’INALCO. L’arabe « dialectal » réunissait 10 111 candidats en 1999, soit 78 % des 28 langues, et 2 % des candidats au baccalauréat. Cette épreuve facultative réunit bon an mal an 10.000 candidats au bac, témoignant ainsi de besoins non satisfaits par l’enseignement public. L’arabe littéral quant à lui continue d’être enseigné dans le secondaire, comme première, deuxième ou troisième langue, mais aussi comme langue vivante renforcée ou hors-programme. L'arabe littéral au même titre qu'une quinzaine d'autres langues, peut être choisi au baccalauréat dans le cadre des épreuves obligatoires. Cependant, si l'on songe aux liens historiques entre la France et le monde arabe, à l’importance de la population arabophone en France, l'offre paraît singulièrement réduite : moins de deux cents établissements dispensent en France un enseignement d'arabe, il est absent de plusieurs académies (Antilles-Guyane, Clermont-Ferrand, Corse, Amiens, dans 45 départements), et dans les académies où il est enseigné, il ne l'est pas forcément à tous les niveaux.

L’enseignement de l’arabe a été globalement peu soutenu par les politiques ministérielles. Plusieurs années de suite, aucun poste n'a été ouvert au concours du CAPES en arabe (2011, 2013, 2014). En 2015 et 2016, il y avait 4 postes au CAPES et 4 postes à l'agrégation (pour un comparatif, au CAPES en 2015, il y avait 340 postes en allemand ; 1225 en anglais ; 15 en chinois ; 365 en espagnol ; 35 en italien ; le nombre de postes ouverts en arabe, 4, correspond davantage au nombre de poste ouverts pour les langues régionales : 5 en occitan, 5 en créole, 2, en catalan, 3 en breton, 2 en basque, 1 en corse). Ce nombre ne couvre même pas, de fait, les départs à la retraite, dans les postes situés à l’étranger (MAE ou MEN) ou dans l’enseignement supérieur. Le nombre global des enseignants d’arabe du secondaire a diminué d'un tiers en 10 ans, passant de près de 300 à un peu plus de 200 aujourd’hui.

Or, dans l'espace scolaire, l’arabe n'est pas seulement une langue objet d'enseignement possible, elle est aussi la langue première ou seconde de nombreux élèves, la langue première ou seconde de leurs parents, la langue première ou seconde d'une partie du personnel scolaire : enseignants, personnel administratif, ATSEM (Agent Spécialisé des écoles Maternelles), cantinier(e) scolaire, etc. Elle est aussi la langue support de beaucoup de discours, fantasmes et stéréotypes, celle que parleraient certains élèves entre eux pour ne pas se faire comprendre des enseignants, éventuellement une langue à interdire dans l'espace scolaire, comme on avait pu interdire les usages des langues régionales jusqu'au début des années 1950. Elle peut être aussi une langue de truchement, qu'usent les élèves, ou des membres du personnel scolaire, pour traduire des informations à des parents non francophones. La compétence linguistique que cela implique se trouve rarement, en tant que telle, reconnue et prise en compte.

Notre projet part donc du constat de cet apparent paradoxe : alors même que l'arabe est l’une des langues vivantes les plus pratiquées en France, que sa variété dialectale maghrébine est reconnue comme « langue de France » (ce qui pose en soi le problème de dissocier deux usages d’une même langue, Dichy 2003), les politiques éducatives n’ont, jusqu'à maintenant, que très peu promu son enseignement. Le statut scolaire de l’arabe demeure d’ailleurs celui d’une langue dite « rare »1.

Paradoxe apparent dont il s’agit justement de déchiffrer la « grammaire », de débusquer les logiques (historiques, politiques, institutionnelles, sociales) et, au final, de mieux cerner les enjeux par le biais de cette recherche, conçue comme exploratoire.

Dans ces buts, ce projet émergent constitue la première étape d’une ethnographie collective de l’enseignement et des usages de l’arabe dans l’espace scolaire, englobant toutes les pratiques possibles : enseignement, usages plus informels, discours « sur ».

 

1A l’instar du chinois mandarin, du russe ou du portugais, par exemple.