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Professionnels de pédagogies alternatives

Socialisation au métier, renouveau de pratiques et labellisation : les pratiques pédagogiques « alternatives » comme espace de positionnement professionnel et symbolique

L'atelier interroge sur les parcours et pratiques d’enseignants qui s’engagent dans des pédagogies « nouvelles » ou « alternatives ». Encore minoritaires en France, ils peuvent enseigner « autrement » dans des établissements « traditionnels » ou chercher un établissement privé fondé sur des pratiques renouvelées. S’autoriser à penser pédagogiquement « autrement » et revendiquer cette pratique comme légitime ressort parfois de la conversion pour des ingénieurs qui passent les concours de l’éducation et suivent des formations montessori ou du continuum de pratiques pour des enseignants qui s’initient à des formules pédagogiques nouvelles pour répondre à des problématiques locales et biographiques. Qu’est-ce qui amène ces individus, qu’ils soient enseignants ou non, à opérer ces choix qui semblent en rupture avec leurs habitus professionnels? Nous cherchons à rendre compte des représentations portées par ces individus de ces pédagogies, des manières différenciées de s’y former et de se les approprier puis de les mettre en pratique.

L’objectif est d’objectiver et de rendre raison des dispositions et des représentations qui rendent possible et souhaitable l’entrée en pédagogie alternative et d’expliquer les manières différenciées des individus qui le font de se situer dans l’espace de ces pratiques. En effet, un ingénieur devenant enseignant et se formant d’emblée en « montessori » n’a pas le même rapport au métier, aux apprentissages et à sa carrière qu’un enseignant de maternelle en fin de carrière qui découvre, par la socialisation avec de jeunes collègues, ces méthodes pédagogiques. Ces exemples tirés des entretiens d’ores et déjà conduits permettent de donner à voir que les parcours qui conduisent aux pédagogies « alternatives » doivent être reconstruits de façon fine et détaillée en s’attachant à comprendre les représentations, les attentes les dispositions qui les rendent possibles et les structurent de l’intérieur. Cherchant à documenter l’usage socialement différencié et distinctif des pédagogies dites « nouvelles », nos premiers entretiens montrent que l’utilisation de ces formes de pédagogie est présentée comme une « conversion », un « renouveau » des pratiques porteur d’un meilleur suivi et prise en compte de l’individualité des élèves. Mais ces conversions répondent aussi à un « besoin » ressenti par l’individu, enseignant ou non, de changer de pratiques professionnelles. Dans quatre des entretiens menés, il apparait que le rapport aux mathématiques est primordial pour comprendre le désir d’anciens ingénieurs, rencontrés par des réseaux totalement indépendants et sans connaissance a priori de leur ancienne carrière d’ingénieur, de se convertir à l’enseignement et de « choisir » des pratiques labellisées « montessori ». Les « choix », rationalisés comme tels, des futurs enseignants doivent être lus à la confluence de leurs dispositions sociales et des conditions matérielles professionnelles qui ont été les leurs antérieurement. Chacun de ces « choix » successifs apparaît fortement contraint et il s’agira de donner à voir les «processus de prises de décisions », ainsi que le recommandent Stephen J. Boll, Jackie Davies Miriam David, et Diane Reay, qui conduisent ces (futurs) enseignants vers ces domaines.

Pour comprendre ces pratiques et leurs modalités socialement situées, il faut, dans un premier temps, objectiver l'espace des modalités pédagogiques possibles, d’un point de vue institutionnel (à la fois national, régional) et individuel (quelles sont les possibilités ouvertes à tel ou tel professeur/éducateur), ce qui suppose de dresser une forme de cartographie des choix possibles et réalisables, de leurs recrutements sociaux. Cet espace des positionnements est un espace des positionnements professionnels, pédagogiques, vis-à-vis desquels les différents enseignants sont diversement outillés/équipés en fonction de leurs parcours antérieurs. Il faut, dans un second temps, comprendre les choix que l’enseignant réalise mais aussi la manière dont il en parle, les médiatise et parfois les met en scène, et ce pas seulement face à l’enquêteur, mais aussi face à ses collègues, ses pairs. Entre certification des pratiques et réassurance de soi, les associations et les forums d’enseignants constituent des espaces où se donnent à lire des identités professionnelles. L’une des hypothèses constitutives de ce projet réside dans l’idée que le syntagme « nouveauté » (pratiques pédagogique « nouvelle ») peut fonctionner comme un label, une étiquette qui certifie des pratiques.

L’enjeu du groupe de travail constitué est, dans un premier temps, de poursuivre l’investigation sur de nouveaux terrains (région Rhône-Alpes-Auvergne, région parisienne, région normande) scolaires et numériques en étendant le questionnement aux espaces numériques de partages professionnels que sont les blogs et les forums. Il existe en effet des espaces de discussions entre pairs nombreux où il est principalement question de « renouvellement des pratiques pédagogiques » : s’échangent des conseils, des retours d’expériences, des « ficelles du métier » (Becker). L’équipe de travail réunit ainsi sociologie et sciences de l’information et de la communication/informatique afin de mettre en place un protocole de recherche permettant la délimitation des espaces collaboratifs de partage de pratiques, l’extraction des données et leur traitement quantitatif dans un premier temps, afin dans un second temps d’analyser, s’il y a lieu, l’espace social de partage et de transferts de ressources entre pairs. L’ambition est de contribuer à étudier la circulation des manières de nommer sa pratique pédagogique « nouvelle » lorsqu'elle a volonté de se situer dans un espace des pratiques pédagogiques « alternatives ». Nous faisons l'hypothèse que les manières de parler de la « rénovation » ou « conversion » pédagogique sont plurielles, cumulatives mais surtout inégalement réparties dans l’espace professionnel et social et cherchons à documenter leur répartition sociale.

Le groupe de travail cherchera à expliquer et comprendre les processus de socialisation professionnelle en germe dans les forums et des blogs partagés et lus par des enseignants. A partir de l’étude des blogs et forums qui regroupent des utilisateurs se reconnaissant dans des pratiques « alternatives », l’ambition est d’analyser les vocables utilisés pour désigner ces pratiques pédagogiques et reconstruire l’espace des « labels » pour en parler. L’analyse des échanges numériques, la reconstruction des communautés de pratiques à travers la mise en évidence des réseaux de discussions (échanges de liens, flux d’informations) permettra de reconstruire l’espace de recrutement et de socialisation des enseignants, c’est-à-dire les systèmes de préférences socialement constitués dans ces parcours de (re)conversion vers les pratiques alternatives. Dans un moment où les pédagogies alternatives, Montessori en tête, ont le vent en poupe notamment dans les médias et les réseaux numériques, l’enjeu est également de faire porter l’analyse sur les communications professionnelles et institutionnelles dédiées à leur légitimation.

Diane REAY, Miriam DAVID, Jackie DAVIES et Stephen J. BALL, « Décisions, différenciations et distinctions :vers une sociologie du choix des études supérieures », Revue française de pédagogie, 2001, vol. 136, n 1, pp. 65-75.